La mauvaise pilule : Djamila Ribeiro démasque la « Matrix » de la manosphère

Redação

4 de abril de 2026

Dans sa chronique publiée cette semaine dans Folha de S.Paulo, Djamila Ribeiro analyse comment le mouvement dit « red pill » détourne le sens original de l’éveil critique pour tirer profit de la frustration des jeunes dans l’environnement numérique. Elle a également publié une vidéo sur Instagram développant ce thème.

À partir du documentaire Inside the Manosphere du journaliste britannique Louis Theroux, la philosophe brésilienne met en lumière la logique d’un écosystème numérique qui mobilise les hommes à travers des promesses de pouvoir, de richesse et de domination. Selon Ribeiro, ce récit repose sur une esthétique de l’ostentation qui masque des pratiques économiques frauduleuses. Le résultat est la conversion de la vulnérabilité — financière et émotionnelle — en profit.

Dans ce circuit, la haine des femmes fonctionne comme un mécanisme de capture. Elle sert d’appât pour vendre des paris en ligne, des cryptomonnaies et pour l’exploitation de contenus pour adultes, utilisant les mêmes femmes que ces influenceurs prétendent mépriser. Cette contradiction, loin d’être marginale, structure le modèle économique lui-même.

La mauvaise pilule

Le cœur de la chronique repose sur la dispute symbolique autour de la métaphore de la « red pill », popularisée par le premier film de la trilogie Matrix (écrite et réalisée par les sœurs Lana et Lilly Wachowski).

En s’appuyant sur la pensée de la philosophe Marilena Chauí, Ribeiro rappelle que « matrix » dérive de mater, mot latin signifiant « mère », initialement associé à l’utérus — lieu de génération de la vie. Dans le film, le choix entre la pilule bleue et la pilule rouge représente respectivement le maintien dans l’illusion ou l’accès à la conscience critique.

L’appropriation par la manosphère opère cependant une inversion. Ce qui constitue dans le film une invitation à l’éveil politique devient, dans l’univers numérique, une justification de la domination masculine. En requalifiant ce déplacement, l’autrice de Lugar de Fala (La Place de la Parole) propose une inflexion conceptuelle : le mouvement « red pill » se comporte en réalité comme une « blue pill », c’est-à-dire un choix délibéré pour l’illusion confortable — marquée par une richesse mise en scène, un pouvoir fantasmé et une misogynie naturalisée.

Dans son analyse, Ribeiro remet en lumière des personnages féminins souvent effacés des lectures dominantes de Matrix. L’Oracle, femme noire qui guide le protagoniste, et Trinity, figure stratégique de la résistance, montrent que le récit original ne soutient pas la centralité masculine revendiquée par la manosphère. En ignorant ces figures, le mouvement renforce l’exclusion des voix qui déstabilisent les hiérarchies.

« Le mouvement de la manosphère s’est approprié le sens de la pilule rouge pour défendre la domination masculine, transformant un appel à l’éveil politique en une énième justification de pratiques misogynes », écrit Ribeiro.

Elle souligne également l’arc narratif de Cypher, dont la trahison traduit un désir de retour à l’illusion :

« Plus encore, il souhaite délibérément retourner dans la Matrix. Il préférait vivre dans une illusion confortable — riche, important et entouré de femmes sexuellement disponibles — plutôt que d’affronter la réalité hors des machines. Cypher voulait la Blue Pill. »

Les similitudes avec la manosphère, note-t-elle, ne sont pas fortuites :

« Les ressemblances entre le personnage et l’univers de la manosphère sont frappantes. Il ne leur manque plus qu’à créer une chaîne YouTube appelée “Patrix”, où ils passeraient la journée à vendre des paris sportifs et à se plaindre de tout ce qu’ils n’ont pas eu à cause de Trinity. »

En monopolisant les récits sur la masculinité et le pouvoir, ces influenceurs ne se contentent pas de déformer des symboles culturels : ils restreignent le champ même de l’interprétation. Alors qu’ils prétendent révéler des vérités cachées, ils fonctionnent en réalité comme des mécanismes de maintien de l’illusion. Reconnaître cette inversion est une étape essentielle d’un processus plus large de responsabilisation face à des structures qui profitent des inégalités.

Dialogue avec le Sénat : la misogynie comme crime

L’analyse entre en résonance directe avec la réponse institutionnelle récente de l’État brésilien. Le projet de loi 896/2023, approuvé par le Sénat, inclut la misogynie parmi les crimes de discrimination (prévus par la Loi contre le Racisme au Brésil), avec une peine allant de deux à cinq ans de prison.

Tout comme dans le débat sur le racisme — compris comme une structure et non comme un simple acte individuel —, la misogynie dépasse les comportements isolés. Elle s’inscrit dans un système qui implique l’économie, le langage et la représentation. En définissant juridiquement la pratique comme « haine ou aversion envers les femmes », la loi déplace le débat du champ symbolique vers le champ institutionnel, établissant des paramètres concrets de responsabilisation.

Traduit par IA

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